L’état de la France ?

Des grands mots, de l’emphase faussement humble dans cette très respectâââble Bibliothèque Médicis.

Réunis autour de l’inénarrable Jean-Pierre Elkabbach, Michel Camdessus (Gouverneur honoraire de la Banque de France), Olivier Pastré (Économiste, professeur à l’Université Paris VIII), Martin Hirsch (Président d’Emmaüs France), le général Jean-Pierre Kelche (Grand Chancelier de la Légion d’Honneur), et enfin, Jean-Jacques Vorimore (Président de France Export Céréales).

Le thème : Dans quel état sommes-nous ?

Que des hommes pour traiter de ce sujet, mais passons, on aurait sans doute eu Mme Parisot…

C’est évident, je vais trouver dans cette réunion de quoi satisfaire ma curiosité :

Jean-Pierre Elkabbach :

[…] « On va voir comment éclairer le monde et la France d’aujourd’hui. Mais vous avez tous plusieurs points communs, vous ne mâchez pas vos mots, et en tout cas, vous ne déguisez jamais vos solutions. »

Ah il l’aime le livre de Michel Camdessus (Gouverneur honoraire de la Banque de France), tous les autres invités, à part peut-être le général Jean-Pierre Kelche (Grand Chancelier de la Légion d’Honneur), ne sont là que pour faire bonne figure.

Michel Camdessus :

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« Il faut remettre la France au travail ».

[…] « Un autre thème sur lequel nous avions mis le doigt, c’est celui de l’endettement, alors depuis, on a remis une couche si je puis dire avec le rapport que nous avons écrit avec Michel Pébereau ».

Jean-Pierre Elkabbach, s’adressant à Michel Camdessus :

« Vous dites, c’est la plus inacceptable des injustices, parce que ce sont les jeunes qui vont rembourser les dettes des aînés. »

(Donc c’est de ma faute si je dois rembourser la dette que Michel Camdessus et Jean-Pierre Elkabbach vont nous laisser, et vu leurs appointements, notamment celui de M. Elkabbach par les services publics, je vais devoir bosser un bon moment, mais bon).

Michel Camdessus :

« C’est exactement ça. Et bien cette idée, maintenant, me semble-t-il, elle sera incontournable dans le débat politique. Tout homme politique qui dira il n’y pas de problème de la dette, comme ils l’ont dit très souvent dans le passé sera tout de suite suspect ».

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Jean-Pierre Elkabbach donne la parole à Olivier Pastré, attendant, semble-t-il une sorte de confirmation des principes posés par Michel Camdessus (Gouverneur honoraire de la Banque de France). Mais là, ce n’est pas tout à fait son propos…

Olivier Pastré :

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« Je crois qu’il faut être anti-décliniste (mine sombre de Jean Pierre Elkabbach), il n’y a aucune fatalité, il y a beaucoup de marges de manœuvre, sous réserve que l’on ne sous-estime pas les contraintes qu’il y a aussi. Vous parliez de remettre la France au travail, une des questions fondamentales c’est : Quel travail ? Comment l’homme est dans l’entreprise et comment il arrive à l’entreprise. Et dans ce domaine-là, en matière éducative, on sait qu’il y a un besoin considérable, qu’on est en retard par rapport aux États-Unis, que le retard s’accroît… Il y a deux politiques possibles, une qui est plutôt tournée vers le service public, mais aussi vers l’efficacité*, et ce n’est pas contradictoire ; l’autre qui est plutôt pour l’autonomie complète des universités, la sélection, qui est plus libérale. Les deux sont compréhensibles, mais le problème c’est que, il faut que les hommes politiques, ou la femme politique, en parlent ! Or, notre inquiétude…

Jean-Pierre Elkabbach interrompant Olivier Pastré et tenant un propos incompréhensible se terminant par :

« quantité de travail par âge actif ? » Il tourne la main vers Michel Camdessus, Gouverneur honoraire de la Banque de France) pour revenir au sujet important qui est que les Français ne travaillent pas assez…

Olivier Pastré visiblement pas décidé à approuver Michel Camdessus :

« La France est le pays développé dans lequel la productivité horaire des salariés est parmi les plus élevées, donc les Français sont très productifs. »

Jean-Pierre Elkabbach redonne la parole à Michel Camdessus (Gouverneur honoraire de la Banque de France), attendant sans doute qu’il rebondisse et en « remette une couche » (sur le manque de travail des feignants que nous sommes).

Michel Camdessus (visiblement décontenancé et regardant Jean-Pierre Elkabbach, celui-ci semblant faire meilleur accueil à ses idées) bredouillant :

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« Ils sont d’autant plus productifs, qu’ils travaillent moins ! »

Vous noterez comme moi la brillante démonstration du propos… Et il continue, bredouillant de plus belle :

« Et que ce sont les gens vers la tranche, euh, d’âge, où l’en est en effet très productif, que, qui sont au travail ».

Je vous laisse apprécier…

Voulant sans doute sortir Michel Camdessus (Gouverneur honoraire de la Banque de France) de l’embarras dans lequel il s’est mis, Jean-Pierre Elkabbach lui tend une perche :

Jean-Pierre Elkabbach :

« Quand ils veulent des emplois, est-ce qu’ils les ont, et est-ce qu’ils vont les avoir ? »

On change donc de sujet, d’ailleurs la pirouette marche :

Michel Camdessus, retrouvant son assurance et ses effets :

« Alors voilà, il y a plusieurs choses à faire, d’abord, il y a les emplois d’aujourd’hui et préparer les emplois de demain. »

Outre l’évidence de la sentence, y a-t-il là une démonstration ou une suite cohérente dans la démonstration ?

« Si nous avons un regard sur l’avenir, il est bien évident que la réforme de l’université est absolument essentielle, euh, pour le reste, euh, je crois qu’il faut aussi, euh, faire sauter tous les obstacles législatifs, réglementaires, qui font que l’entrepreneur, le petit entrepreneur en particulier, n’ose pas créer l’emploi ou les deux emplois de plus qu’il pourrait créer ».

Il finit sur une note guillerette, sans doute satisfait d’avoir pu conclure sur le cheval de bataille des ultras libéraux en s’appuyant sur un abus que nous sommes trop bêtes pour pouvoir déceler : « si nous avons un regard sur l’avenir… » c’est-à-dire que si l’on n’est pas d’accord avec lui, c’est que forcement, on n’a pas de vision d’avenir

Avant de passer à la suite, en tant que petit entrepreneur justement, je mesure tout le cynisme et le poujadisme crasseux de ces propositions… J’ai déjà longuement expliqué ici pourquoi, notamment dans cette note, où encore celle-ci, mais j’y reviendrais plus tard.

S’il y a bien une France qu’il faudrait remettre au travail, et bien j’ai envie de dire à M. Camdessus : « chiche ! » :

Ce doit être parce qu’il est plus habitué à côtoyer des barons du capital et des rentiers qu’il doit avoir l’impression que la France ne travaille pas ; ou ne veut pas travailler. Il y a tant d’hommes et de femmes dans ce pays qui non seulement veulent travailler, qui voudraient se voir reconnaître la pénibilité de leur travail, qui voudraient ne pas revenir en arrière, que c’est de l’indécence de continuer à tenir de tels propos.

Homme de l’entregent des grands de ce monde, il doit y avoir bien longtemps qu’il n’a pas vu « de près » un travailleur pauvre, une infirmière, un prof de collège (qui fait bien plus de 35 heures), mais également un ouvrier, voire même un petit entrepreneur !

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C’est sûr, travailler, c’est plus dur que de se tenir les bras en s’échangeant des idées toutes faites (par d’autres) avec des airs entendus, dans les fastueux couloirs des grandes institutions françaises et européennes (avec nos impôts donc)…

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Après un petit échange fait des poncifs économiques sur la croissance, les pays émergeant, etc., Jean Pierre Elkabbach passe la parole à Martin Hirsch qui avait bien des raisons d’être impatient, car comme il le dit, il fait partie « des gens qui remettent les gens au travail, en particulier ceux dont personne ne veut et qui souhaitent travailler ; des personnes considérées comme pas rentables, pas productives, pas capables de travailler, pas capables de s’inscrire dans une logique de production d’entreprise. »

Suivent des débats sur les institutions, la possible fusion de GDF avec un opérateur privé, etc.

Puis…

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Jean-Pierre Elkabbach :

« Alors, général Kelche. Le président de la République vient d’inaugurer le nouveau musée de la Légion d’honneur, près du musée d’Orsay au bord de la Seine, vous êtes magnifiquement installé, on passe devant souvent on ne sait pas que vous êtes là, portant haut les couleurs de la république, etc. Vous l’avez restauré, justement, c’était mérité. On sait généralement et confusément que vous formez les jeunes filles de la Légion d’honneur… »

Général Jean-Pierre Kelche :

« Tout à fait. Deux maisons d’éducation, mille élèves. Les meilleurs résultats de Paris et de l’île de France » (il fait un mouvement de la main ressemblant à un geste définitif).

Jean-Pierre Elkabbach :

« Très bien et qu’est-ce qu’elles deviennent après ? »

Général Jean-Pierre Kelche :

« Toutes des études supérieures ! Mais certaines ont des cycles plus courts parce qu’elles ont une vocation. Par exemple j’ai deux petites qui sont venues pour le dix novembre à une cérémonie lire un texte en mémoire des poilus, et je les interviewé et elles m’ont dit : “on veut devenir sage femme”. Elles ont des niveaux extraordinaires. Un petit détail, elles sont littéraires, et je ne sais pas comment elles vont devenir sages femmes. »

Jean-Pierre Elkabbach :

Étonné de l’inefficacité de l’honorable institution : « Mais pourquoi on ne les a pas décelées pendant leurs études ? »

Général Jean-Pierre Kelche :

« Ben simplement, elles ont une aptitude littéraire et non pas maths physiques, il faut passer par la première année de médecine. Je viens d’en parler au ministre. »

Bon, on n’est pas dans le même monde visiblement. J’adore aussi ce ton badin : « j’ai deux petites », façon, « j’ai fait le Congo, le Biaffra »… Ah mes petites Causettes…

Mais bon, posons le parcours de l’homme :

Jean-Pierre Elkabbach :

« Vous qui avez été conseiller, si je me rappelle bien, des deux présidents, Mitterrand et Jacques Chirac, chef d’état-major des armées, vous qui avez fait face à… Des guerres ou des crises ? »

Général Jean-Pierre Kelche : « Des crises, pas de guerres. »

Jean-Pierre Elkabbach : « Combien ? Beaucoup ! »

Général Jean-Pierre Kelche : « Une dizaine… »

Jean-Pierre Elkabbach : « Lesquelles ? »

Général Jean-Pierre Kelche :

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« Si vous voulez, l’Afrique, hélas l’Afrique, avec ses problèmes récurrents hein, mais disons la Côte d’Ivoire, le Congo euh, la RCA euh, y’en pas mal comme ça, la RDC, les Balkans, les Balkans qui sont loin d’être stabilisés avec une grosse crise au Kosovo tout à fait importante, et puis euh, le Liban bien sûr, mais qui à l’époque était un peu en, en montée en puissance, puis, ben l’Asie, l’Afghanistan…

Je passe sur les petites choses… Si je prends la peine de retranscrire tout ça, c’est parce que, vous vous en doutez, moi qui me posais des questions quand je regardais passer les troupes françaises qui débarquaient la nuit dans le port de Douala pour aller au Tchad, j’aimerais bien qu’il en lâche un peu plus que :

« On est très engagé sur les théâtres de crise avec l’armée professionnelle que l’on a constituée et qui marche bien, mais où il y a énormément d’engagements, on demande beaucoup aux soldats français… »

Jean-Pierre Elkabbach :  « Vous qui avez lancé la réforme des armées […] vous avez imaginé lancer une fondation liée à la Chancellerie de la Légion d’honneur, euh, pourquoi faire, vraiment, et avec quels moyens, est-ce que c’est l’état qui vous a donné des sous, est-ce que vous vous adressez ? (la question n’est pas orientée déjà, mais justement, la réponse arrive).

Général Jean-Pierre Kelche :

« Ah non ! Pas de sous ! En fait j’ai posé le principe que la Légion d’honneur, que ceux qui en font partie, qui font aussi partie de la Médaille militaire et du mérite ont assez de conviction citoyenne pour ne pas avoir besoin de subventions de l’État […] si vous voulez, moi ce que je pense, j’écoutais tout à l’heure… »

Là on sent qu’il n’en peu plus de lâcher son mot, notamment à propos de la proposition de Revenu de Solidarité Active de Martin Hirsch, le Président d’Emmaüs France. Il y a bien là, deux France qui se regardent.

Général Jean-Pierre Kelche :

« L’état ne peut pas tout, cette société elle a besoin de la solidarité des citoyens, de l’engagement des citoyens. On ne réglera pas tout avec des règles de SMIC et de machin et de truc. Ce n’est pas possible ! Il faut remettre de l’humain. Et moi j’ai constaté une chose, j’ai lu le rapport Montaigne qui montre qu’il n’y a plus d’ascension sociale en France. En trente ans, le taux des élèves, faisant des études supérieures, issues des classes modestes, a été divisé par cinq. On va dans le mur ! »

Et il lui a fallu lire le rapport Montaigne pour ça. Ça me rappelle quand mon père demandait à sa secrétaire de lui rappeler la date de mon anniversaire… Et il poursuit :

« J’ai 500 000 décorés en France, c’est formidable, y’a une force, et normalement ce sont des gens de mérite, je pense qu’il n’y a pas trop d’erreurs, et à partir de là je leur dis : vous qui avez été reconnus faites quelque chose. Aidez les jeunes. Donc parrainage. On prend des jeunes boursiers méritants, en seconde, on les amène premier temps au Bac, on les accompagne trois ans ».

Jean-Pierre Elkabbach : Parainage ou paternalisme ?

Petits rires balayés par un « on me l’a déjà faite ».

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Général Jean-Pierre Kelche :

« Une exigence, une exigence de comportement, vous voyez ce que je veux dire ? Un jeune n’a pas le droit de déroger aux règles des valeurs qui sont les nôtres, de comportement. En revanche, je cherche pas l’excellence à tout prix […] les boursiers méritants c’est excellent. Pourquoi ? Parce que c’est, les résultats au brevet des collèges, et c’est le comportement scolaire, la fameuse note qui fait d’ailleurs débat parmi les enseignants… Et je ne comprends pas pourquoi il y a un débat ! »

Il n’y a pas pire aveugle que celui qui ne veut pas voir.

Donc on peut barbouser comme des bêtes dans la Françafrique (avec ou sans drapeau tricolore sur le treillis), on peut piller la France avec les comptes offshore, mais attention, pas de zéro de conduite au collège ! Sinon, on est un mauvais citoyen.

Général Jean-Pierre Kelche :

« Vous prenez une famille avec deux enfants. Deux SMICs : pas de bourse ! Qu’est-ce qu’on fait si il y a un potentiel ? Ben on fait rien. On l’arrête. On fait un caissier, une caissière. Et moi je vais arriver, avec mes moyens, que je suis en train de rassembler, je suis en train de faire le tour du CAC40 ! […] et c’est avec cet argent-là que je vais en fait compléter les ressources de la famille pour permettre de tenter l’aventure de l’enseignement supérieur… »

« L’ascenseur social est en panne » dit-il, et le voilà en justicier de la république, distribuant les bonnes âmes et des sous du CAC40 aux jeunes méritants, ceux qui n’auront pas eu de zéro de conduite. La condescendante charité des « grands de ce monde » se penchant sur la « France d’en bas », entre deux petits fours sur les parquets cirés de la république, est bien l’apanage de ceux pour qui « fraternité » ne revient à leur mémoire qu’une fois en haut de l’échelle, entre le champagne.

À l’américaine : des congrégations d’hommes et de femmes fortunés vont financer les études de quelques happy few triés sur le volet. Ça me rappelle la venue de La Jeanne (bateau-école de la Marine nationale) dans le port d’Abidjan, où était organisé un bal pour lequel une sélection de jeunes filles du lycée Français était envoyée pour servir de « cavalières »…

Pour « contribuer à remettre en route l’ascenseur social », il faudrait peut-être se demander ce qu’il signifie !

S’il y a un haut dans la société, il y a donc un bas, et c’est bien là que le bas blesse. Parce qu’au mot fraternité qu’ils avaient déjà oublié, il faut ajouter le mot égalité.

« Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cours vous rendront blanc ou noir »

Au lieu de se contenter de mettre un petit pansement sur une béance, nos chers « papas » qui s’inquiètent pour nous feraient mieux de dénoncer l’entregent dont ils usent et qui permet de ruiner la France, justement.

Misérable condescendance de ces « hommes » fiers et droits…

La droite aujourd’hui, c’est l’art de ponctuer chaque discours de mot comme « social », « justice » ou « droit », comme si ça pouvait effacer la réalité des actes.

*Je ne sais pas si vous mesurez la lourdeur du contexte réactionnaire, ici de l’emprise idéologique ultralibérale, quand, lorsque l’on parle de service public, l’on se sent immédiatement obligé de préciser que ce n’est pas contradictoire avec efficacité !

Archive :

MPEG2 SD 5 Go, enregistrée sur Public Sénat, le 25 novembre 2006.

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