Le cœur au bord des yeux.

Voilà maintenant neuf mois que j’ai totalement bouleversé ma vie.

En septembre, j’ai pris le parti de ne pas, une année encore, regarder tomber la neige par la fenêtre, et prendre le risque de ne rien faire, comme en attendant je ne sais quoi. La réalité des égoïsmes et des incapacités des uns et des autres à s’impliquer ont fini par avoir raison de mes optimismes et de mes combats. J’ai tout abandonné, et comme dans les romans tragiques, pris mon enfant contre moi en le serrant très fort, fermé la porte derrière moi, et forcé le destin vers l’inconnu.

J’ai eu plus de vies qu’un chat.

En quelques jours j’ai encore une fois remis toute ma vie à zéro, ou à moins… Moins quelque chose. Au moment de repartir, il m’a fallu faire un choix fondamental : à recommencer toute ma vie, vers quoi devais-je aller ? Le choix d’une empreinte, le choix d’un fil rouge, le choix… Il me fallait partir et ne pas savoir ce qu’il allait advenir, mais au moins il me restait une seule possibilité, choisir ce que je ne voudrais plus. Reconstruire sur mes valeurs.

« Raindrops Keep Falling On My Head »

En quittant ces montagnes et ma vie, je ne pensais pas parcourir un tel chemin.

Bien des tentatives de déstabilisation ont été menées par celles et ceux qui n’ont pas su entendre, et comprendre, combien il m’a fallu d’énergie pour faire de mes échecs, de mes impuissances, de tout ce que j’avais perdu, des moteurs pour repartir à zéro. Je revois encore les pleurs, les colères, les jugements et les incompréhensions face à la seule possibilité qui me restait, aller de l’avant.

À présent que la première partie de cet effort et de ces abandons arrive à son terme, qu’une première étape semble enfin franchie, je sens que ma force s’émousse, comme un nageur épuisé sent sa force s’échapper alors qu’approche enfin la rive ; et bien des fois me faut-il encore redresser la nuque et puiser au fond de moi les ressources pour ne pas faiblir et surtout, surtout, ne pas montrer que ma fragilité, et ma sensibilité, sont plus que jamais, toujours là.

« Tout le monde passe sa vie à chercher frénétiquement une personne devant laquelle pouvoir librement se foutre à poil et sangloter, mais personne ne veut se l’avouer. »

Pour écrire aujourd’hui ces mots, je ne sanglote pas, mais je n’ai pas envie d’avoir mal. Devant un miroir, nous sommes seuls.

« Killing Me Softly With This Song »

En entendant « Moi Plus Vouloir Dormir Seule » de Daphné, je revois ces années, de quête et de tristesse, où l’on m’a décrit comme un « homme pendu dont les yeux sont dévorés par les corbeaux », années où plus ma sensibilité s’exprimait, et plus « les autres » s’éloignaient de moi.

« Comment ça va ? »

« Mal » répondais-je alors. Et combien de fois ai-je vu mes amis, mes proches et mes partenaires baisser les yeux, ne sachant plus que faire et gêné d’avoir entendu la simple vérité. S’ils ne voulaient pas l’entendre pourquoi avaient-ils posé la question ? Aujourd’hui encore, je me refuse à mentir et me contente quand je sais que la réponse sera gênante, de répondre comme si c’était une autre question qui m’avait été posée. Je gère les embarras des autres.

Pour amener l’autre à poser un regard ouvert et sincère sur la personne que l’on est vraiment il faudrait donc le tromper, dans un jeu de faux-semblants auquel finalement personne ne croit ?

Pourtant, c’est une force.

Oui, j’ai besoin de laisser s’exprimer ce qui est en moi, car ce qui est ce qui fonde ma valeur, mes valeurs et le sens que je donne à ma vie, à mes engagements. Il me faudrait à la fois taire ce que je suis, pour accomplir mes tâches, faire bonne figure et convaincre, et être sensible et attentif, pour ne pas me dévoyer et me laisser prendre au jeu de la servilité. Lors d’un échange avec de célèbres cartographes, ils ont répondu que pour pouvoir changer les choses, il fallait parfois taire ce que l’on croit pour atteindre les lieux d’où l’on pourrait agir.

Mais n’est il pas illusoire de tenter de construire une société contre ses propres valeurs ? Si je tais ce qui m’anime, je ne propose donc pas un autre contrat pour fonder une autre façon de vivre, n’est-ce donc pas une forme de renoncement ?

C’est bien là un étrange paradoxe : comment peut-on faire confiance à quelqu’un qui ne doute jamais ? En s’encrant sur des certitudes, des acquis et des habitudes, on passe souvent à côté des choses, on perd parfois le sens des réalités. Pourtant, celui qui va exprimer ses doutes et s’attacher rigoureusement et à force de travail, à tout faire pour s’assurer d’éclaircir les choses, va paraître aux yeux de tous comme celui étant peu fiable car il apparaîtrait en exprimant ses doutes comme ne « maîtrisant » pas la situation.

La maîtrise est une illusion, elle nous tue à petit feu, nous endort comme le sucre endort nos sens en nous détruisant.

En amour comme dans l’intendance du quotidien, dans le travail comme dans la recherche, chaque jour apporte un nouvel éclairage, et des multitudes de possibilités. Être sûr de soi, de sa propre valeur, n’a rien à voir avec l’assurance affichée dans le paraître, le paraître vise à convaincre sur des illusions, au fond il n’est qu’une perversité, une manipulation.

Pour avoir droit même à l’amour, faut-il avoir l’air fort et assuré ?

Alors même que les moments les plus tendres et les plus profonds de l’amour s’échangent sans la retenue et les faux-semblants du paraître, pour peut-être atteindre ces instants, il faudrait faire croire que… Ils sont pourtant nombreux les moments où maintes et maintes fois sont exprimés les désirs d’amour et de partage, le besoin de sensibilité et d’abandon.

Dans un monde sans foi ni loi, les « âmes sensibles » se font écraser par ceux qui au-dessus d’eux, vengent leurs petites amertumes, et sont partagés entre petites victoires amères et soumissions serviles au système qui les écrase ; et peu nombreux sont ceux qui ne choisissent pas le camp de la complicité et osent se tourner vers le respect, la compassion, la générosité. Contrairement à ce que la loi d’airain laisse entendre, faire le choix du respect et de la générosité est le chemin le plus difficile, celui qui demande le plus de travail, le plus de rigueur, le plus d’engagement, le plus de transversalité, le plus d’écoute, le plus de force, le plus de compétence, mais il faut l’avoir fait ce choix, pour le comprendre.

Celles et ceux qui écrasent sont les perdants.

Ils ne connaitront jamais le bonheur simple et la satisfaction de s’être accompli, ils n’auront jamais joui de l’abandon et de la richesse de la caresse donnée et reçue sous la confiance, ils ne sauront jamais ce que c’est que de « dormir du sommeil du juste » et aucune de leurs petites victoires amères ne les réconforteront face au miroir ou au moment où ils seront assailli par l’angoisse du dernier souffle.

Bien des fois aujourd’hui, on me demande de pas montrer, de ne pas dire, de ne pas être sincère, pour « gagner », pour convaincre. Je devrais à nouveau reconstruire une vie professionnelle en taisant ce que je suis, comme si mes sentiments et mes valeurs allaient contre mes compétences et mon engagement. Le monde crève lentement mais sûrement de cette attitude, mais il faudrait continuer…

Dans ce cas, où donc est l’humanité du troisième millénaire ? Celle qui va redonner un avenir à nos humanités ?

Nos vies, dans le travail comme au plus profond de leur intimité, doivent-elles donc être vouées à être faite d’injonctions perpétuellement contradictoires ?

[edit: 09/2015]

Gestation d’une société coopérative…

Lorsque je rédigeais les statuts de la SCIC que nous voulions alors créer en 2007, je le faisais en inscrivant noir sur blanc le fil de ce en quoi je crois, ce qui fait sens dans ma vie. Les nombreux débats que nous avions eus à l’époque m’avaient amené à formuler le préambule, la charte et les statuts du projet en y formulant ce qui me paraît être aujourd’hui le seul modèle économique valable pour toute action de création, de développement, de production et de commercialisation de biens et de services.

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Extraits :

« CHARTE du Projet

(…)

Cette charte prend en compte l’ensemble des besoins et des liens qui tissent un territoire, son patrimoine, ses acteurs de développement et ses résidents. Ces engagements s’inscrivent dans un projet de vie (développement ?) durable et d’aménagement du territoire.

L’ensemble des adhérents/sociétaires se fixe comme objectifs les points suivants : respect de l’environnement, qualité des produits, qualité des services, action collective, soutien à l’agriculture paysanne.

La démarche comporte plusieurs approches :

Approche sociale :

Recréer, développer et soutenir les échanges et les concertations entre le milieu agricole, les autres acteurs de développement et les consommateurs (particuliers, collectivités) dans une démarche de proximité visant à renforcer notamment un tissu rural local. Garantir le respect des droits élémentaires et fondamentaux de la personne, refus de l’exploitation des producteurs, respect des droits sociaux du travail (repos hebdomadaire, hygiène, sécurité et santé) et de la protection des enfants dans le travail…,

Approche économique :

L’objectif est de développer des filières de proximité créatrices d’emploi (en favorisant un partage équitable de la valeur ajoutée et une juste rémunération des opérateurs). Pratiquer une politique commerciale de « prix minimum garanti » permettant une juste rémunération des producteurs et des salariés pour subvenir décemment à leurs besoins et à ceux de leurs familles, et s’inscrivant dans un objectif de rentabilité économique de l’activité de production.

Approche territoriale et environnementale :

De nombreuses initiatives sont apparues localement afin de travailler au développement d’une agriculture durable, respectueuse de l’environnement (respect de l’eau, des sols, des paysages). La coopérative s’engage à soutenir ces démarches et favoriser la création de nouvelles activités complémentaires.

Approche éducative :

Volonté de sensibiliser les élus, les gestionnaires, les producteurs et les consommateurs sur les relations entre les modes de production et de consommation des produits alimentaires et de consommation courante, y compris en restauration collective, dans le milieu scolaire, auprès des enseignants et des parents d’élèves…

Les différents acteurs s’engagent à soutenir, par leurs choix de consommation, un cahier des charges commun visant aux objectifs suivants :

Dans le domaine agricole (production, transformation, distribution) :

• Mode de production exempt de tout produit chimique de synthèse (pesticides, engrais de synthèse),

• Maintien de la fertilité des sols par des méthodes écologiques : rotation des cultures, utilisation d’engrais verts…,

• Diversification des productions sur les domaines.

• Participation au sauvetage du patrimoine génétique et à la défense de la semence fermière.

• Exclusion totale, à tous les niveaux des filières, des OGM (Organismes Génétiquement Modifiés),

• Respect du bien-être animal

• Maintien d’un lien au sol pour l’alimentation animale,

• Liaison au sol de l’élevage obligatoire, les surfaces doivent permettre un accès au plein air des animaux et assurer tout ou partie de leur alimentation et de l’épandage de leurs déjections.

• Protection de l’environnement des domaines en rétablissant les équilibres écologiques (haies, protection de la faune et de la flore…).

• Promotion de la transformation à la ferme et des formes de commercialisation qui responsabilisent producteurs et consommateurs et induisent une dynamique sociale (exemple : fixation des prix).

Dans le domaine environnemental et des énergies :

• Réduction des déchets et de la consommation énergétiques à toutes les étapes de production, de transformation et de transport.

• Promotion de la revalorisation des déchets, notamment par la cogénération.

• Privilégier la proximité pour les ventes afin d’éviter au maximum les pollutions des transports et favoriser le dialogue entre producteurs, consommateurs, transformateurs et distributeurs.

Dans le domaine social :

• Privilégier les domaines à dimension humaine, source de main-d’œuvre, où chacun peut conserver sa dignité et trouver son épanouissement.

• Refus de tout système commercial qui pratique la politique de l’écrasement des prix.

• Création de liens entre les consommateurs et les producteurs par l’organisation de rencontres, visites, dégustations.

• Promotion des productions et transformations locales et artisanales respectueuses de l’environnement.

• Actions sociales et interventions pour encourager et développer les initiatives publiques ou privées répondant aux mêmes objectifs.

Mode d’action :

L’ensemble de ces approches se réalisera sous la forme d’actions complémentaires :

A — Un « point de vente coopératif » de type coopérative de distribution de produits (biologiques, écologiques ou respectueux de l’environnement), provenant soit du plateau ardéchois, soit des zones géographiques les plus proches si les produits ne sont pas disponibles sur le plateau.

Ce point de vente distribuera de manière plus générale des produits courants (épicerie, produits nettoyants, etc.) issus de filières respectueuses de l’environnement.

(…)

B — Un système de soutien à la transformation coopérative visant à regrouper, soutenir et cofinancer les groupements de producteurs adhérents souhaitant créer des ateliers de transformation.

(…)

C — Un système de soutien à la distribution équitable de type « circuits courts » favorables aux producteurs et aux consommateurs :

« Paniers maraîchers » en livraison régulière directe par les producteurs adhérents de la SCIC (selon des contrats avec les consommateurs adhérents),

« Groupement d’achat » qui pourra proposer des commandes collectives en gros ou demi-gros pour les produits de producteurs paysans ou artisanaux non locaux.

(…)

D — Des « services coopératifs » visant à permettre des échanges solidaires :

Ces services organisés dans le cadre de la coopérative, avec éventuellement le soutien des moyens de la coopérative, consisteront en l’organisation et à la mise en œuvre d’une partie des actions de la société coopératives, ainsi que d’autres services d’échange entre les adhérents de la coopérative.

Ces services pourront être valorisés par l’attribution de parts dans la société, ou permettront de bénéficier d’une réciprocité de la part d’autres coopérateurs. »

Ils ne mourraient pas tous…

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Je tenais absolument à voir ce documentaire. J’ai donc profité du fait de devoir me rendre à Valence pour aller le voir. C’était l’avant-première, au cinéma « Le Navire ».

Après le film, durant le débat, j’ai voulu prendre la parole et m’exprimer sur de nombreux points.

Je voulais, en prenant comme point de départ ma réaction à un propos d’un des présentateurs, rebondir sur une vision manichéenne du travail dans l’entreprise, selon laquelle les « patrons » ne sont que les kapos serviles d’un système politico-financier, tout juste bon à asservir et exploiter sans vergogne des employés soumis…

Certes, ce n’est pas du tout le propos de ce film, qui est bien de témoigner de ce que des hommes et des femmes subissent quotidiennement dans leur travail, en abordant la détérioration des conditions de travail notamment ces dernières années. Et c’est… frappant.

Mais quand on parle de la souffrance d’employés, on en vient forcément à parler des employeurs…

On ne peut pas tous ensemble lutter contre ce qui fait que des humains subissent de telles pressions si on ne prend pas du recul pour regarder la société dans son ensemble. On réagit avec les tripes, mais concrètement, il faut agir au quotidien… D’autant que la pression augmente constamment, sur tous les travailleurs, quels que soient leurs statuts.

Il y a trois aspects dont on parle très peu dans ce genre de débat et qui méritent, il me semble, d’être développés :

– Le premier est que le monde de la petite entreprise (TPE, artisans, commerçants, professions libérales) n’est pas le « monde de l’entreprise » au sens où l’entend le MEDEF. Contrairement à l’idée véhiculée par les médias dominants, le MEDEF ne représente pas le patronat français, mais une certaine partie de celui-ci. Le patron du MEDEF n’est certainement pas le « patron des patrons ».

Et la majorité des « petits patrons » de France ne se sent pas représentée par les discours « ultra-néo-libéraux » d’une organisation qui dicte au gouvernement les orientations qu’il doit prendre et qui se font toujours en faveur des grosses entreprises, par exemple dans les dispositifs régissant la sous-traitance (d’ailleurs, pour être sûr de son fait, le MEDEF porte son action au niveau Européen, et là, c’est silence total des médias). Si ces petits patrons ne se sentent pas représentés par le MEDEF, c’est que justement, nombre d’entre eux savent ce que c’est d’être précaire…

De plus, chez les « petits patrons », il y a aussi des gens « de gauche », sans aucun doute une petite minorité, mais qui ont une vision partagée de la « richesse » éventuellement produite par le travail, non par condescendance ou bienveillance paternelle, mais par profonde conviction (d’ailleurs, je voudrais bien qu’on se regroupe, mais bon, c’est un autre sujet).

Les petits patrons ne sont pas tous des instruments reproducteurs d’une classe dominante bourgeoise, ou qui souhaitent accéder à ce statut. Il y a parmi eux des gens qui croient profondément aux valeurs républicaines, et qui n’ont pas peur de dire que l’impôt est utile, de défendre la péréquation, la justice sociale, la proximité, l’écologie (énergies, cycles cours, développement durable, etc.), voire la décroissance économique (par rapport au discours économique dominant), et qui voient dans leur entreprise un instrument pour essayer de faire les choses autrement, en toute indépendance.

Ceux-là sont d’autant plus « fragiles » et sensibles, car ils doivent redoubler d’efforts à la fois pour ne pas mettre « leurs » éventuels employés dans des situations difficiles (voir le point suivant), tout en subissant la méfiance des syndicats et l’hostilité de l’administration publique qui les traite de fait comme toutes les entreprises, c’est-à-dire comme des suspects : de malversation, de détournement, de fraude, d’exploitation, etc.

La médiocrité et la mauvaise foi sont partout, aucune organisation n’échappe à ces défauts, je regrette pour ma part que ceux qui sont en charge de réguler, de manière désintéressée, les activités de la société française conservent en leurs rangs des gens particulièrement néfastes à tout le monde, mais c’est un autre propos.

Depuis les années soixante-dix, il y a une offensive idéologique qui tend à opposer et à faire se haïr deux parties de la société, pourtant dans le même bateau (national, mais aussi européen et mondial) : les indépendants, artisans et petits patrons d’un côté, et la fonction publique de l’autre.

Le regard méfiant des syndicalistes quand on déclare être un « patron » dans une réunion d’un collectif (pour la défense des services publics par exemple) ou le ton résolument hostile de la part de certains fonctionnaires de l’administration fiscale, d’une part ; et le mépris et la défiance vis-à-vis de l’administration publique ou de l’éducation nationale, de la part des petits patrons, des artisans et des professions libérales, d’autre part, sont de modestes exemples qui montrent à quel point cette offensive néolibérale de manipulation des esprits est en passe de réussir.

On ne compte plus les brûlots poujadistes et les propos haineux… Parfois même de la part de nos propres gouvernants, ce qui est bien une des preuves les plus accablantes de la façon honteuse dont ces derniers font de la politique.

– Le second point est dans la continuité du premier : les petits patrons et les indépendants récoltent notamment les miettes de la sous-traitance appelée pompeusement « outsourcing » dans les milieux dématérialisés (mais bon, cela existe dans toutes les branches de l’industrie, des T.P., etc.), et la plupart d’entre eux n’ont que le droit de proposer leurs services, sachant que quand ils reculent devant un travail (notamment parce que ça les obligerait à mettre leurs salariés dans des conditions inacceptables), il y a peu de chance qu’ils en trouvent d’autre.

Le système de précarisation des travailleurs que met en place la droite dite « libérale », de l’OMC à la Commission Européenne, dans le domaine du droit du travail, s’il n’est qu’un des derniers points avant la totale annihilation des systèmes légaux de protection des peuples, est à l’image de la position qu’occupe et que vit actuellement au quotidien un « petit patron » d’ici, qu’il soit parfaitement honnête et respectueux de ses salariés ou qu’il soit un margoulin fraudeur.

Ce n’est pas une légende qu’un « patron » ne peut pas dormir la nuit, soit surmené, a des palpitations, des ulcères, des attaques, etc. et encore une fois, a fortiori s’il est parfaitement honnête et respectueux de ses salariés, de la législation, etc. Le système, notamment fiscal, tel qu’il fonctionne partant du postulat que le patron est par définition un fraudeur, même si c’est hélas vrai pour pas mal, met une pression hallucinante sur celui qui essaye de faire les choses correctement. Et même celui-là, de toute façon, commet des erreurs qui pourront tôt ou tard le rattraper. « Celui qui ne se trompe jamais… »

Mais surtout, surtout, tel qu’il est le système ne permet aucune « défaillance » dans le flux de travail :

Dès lors que vous vous déclarez, vos charges courent. Forfait, réel, etc. Elles courent. Point

Hauts ou bas, retards de paiement ou pas (j’en suis à 110 jours à l’heure où j’écris ces lignes), travail ou pas (!) les charges courent. Si vous avez des salariés, que vous voulez leur payer un salaire honnête et à toutes les fins de mois, vous avez intérêt à ne pas avoir de retards de paiement, à avoir des réserves, et surtout, à toujours avoir du travail qui entre dans le tuyau. Dis comme ça, ça coule tout seul, mais dans la pratique…

Sachant que le sous-traitant peut difficilement avoir une vision au-delà de quelques mois (ce qui est déjà merveilleux), il ne faut pas se faire d’illusion, sa vie est en très haute tension, constamment, et pour lui, c’est nuit et jour, 365 jours par an, et ce quel que soit son état de santé, sa situation familiale, etc.

Le sous-traitant ne peut pas « la ramener », parce que s’il se tourne vers celui qui lui commande des travaux en disant que ce n’est pas possible, il y a de fortes chances que ce dernier prenne un autre sous-traitant. Le sous-traitant peut difficilement compter sur la patience de son banquier.

Même les entreprises publiques sont depuis de nombreuses années des championnes dans ce jeu de pression (il y a d’ailleurs là aussi une des sources de rancoeur vis-à-vis des fonctionnaires, qui constitue un abcès qu’il faudrait un jour percer).

Bon, j’ai bien là conscience que ce n’est pas la majorité, mais quelle que soit la proportion, elle n’est pas à négliger.

Le petit patron en question donc travaille, et le seul moyen pour lui de tirer son épingle du jeu de manière réellement honnête, c’est d’accepter de grosses responsabilités, c’est de travailler comme un fou (en faisant le tampon des surcharges de travail), de faire un travail de très haute qualité (pour essayer d’avoir quelques leviers de négociation avec le donneur d’ordre), et de se contenter de peu.

Et c’est là l’idée centrale de mon propos : c’est un choix que RIEN dans la société actuelle n’incite à faire !

– C’est là que vient le troisième point donc : Il faut qu’un commanditaire ou un donneur d’ordre veuille un travail de qualité, il faut accepter de gagner moins, de consommer moins. La « société de consommation » est un des moyens les plus puissants pour rendre les populations esclaves d’elles-mêmes au profit des classes dominantes qui dominent et dirigent les marchés de la production et de la distribution.

C’est notamment par le choix des produits que nous consommons que nous donnons du poids à telle ou telle forme de production, travail, de commerce et de financement.

Ce qui signifie quoi ?

Qu’il n’y a pas de fatalité…

Cela signifie par exemple qu’il faut acheter un produit de qualité, plutôt que dix médiocres, auprès de fournisseurs honnêtes. Cela signifie privilégier les produits de proximité, les filières courtes, consommer moins, mais mieux, ne pas se payer des « vacances* moins chères » à l’autre bout du monde en s’asseyant sur l’équité, mais du temps convivial chez des gens proches… Bref, ça demande un effort constant, quotidien, qui va de l’endroit où l’on se fournit à la lecture des étiquettes, de la composition, etc.

Nous sommes tous donneurs d’ordres au système ! Si demain la consommation d’un produit ou d’une marque baisse de manière significative pour des raisons éthiques, soit le produit sera retiré, soit le fabricant et le distributeur plieront sous la pression.

La consommation n’est pas le seul moyen de renverser la tendance : l’enfance (des crèches publiques) l’éducation (le système public) et le temps consacré à ses propres enfants, le dialogue, la rencontre avec l’autre, le refus des inhumanités (pour nous comme pour les autres, ici et ailleurs) doivent prendre une forme active dans la société, avant de prendre forme dans l’urne !

Lors des élections législatives de 2002, il suffisait de se rendre en masse aux urnes pour choisir des représentants… Où était le « peuple de gauche » quand il fallait faire ce choix crucial ?

Enfin, les médias dominants se sont prostitués et abreuvent quotidiennement, minute par minute, les cerveaux des enfants encore dans le ventre de la mère, pour leur dire : consommez plus, moins cher, ne réfléchissez pas, l’école ne sert à rien, les fonctionnaires sont des sangsues, vous n’avez pas le choix, nous pouvons gagner la bataille de la mondialisation, achetez des actions, gagnez au loto, méprisez l’effort intellectuel, regardez le football à la télévision…

Bref, je voulais dire tout ça et tellement plus encore…

J’étais très impressionné, d’autant que je comprenais bien qu’il y avait là des personnes occupant des postes clés au niveau de l’inspection du travail, des prud’hommes, mais aussi des « petites gens », des syndicalistes, des chômeurs…

C’est normalement dans ce genre de situations que doivent avoir lieu les vrais débats, notamment ceux qui doivent aller au-delà des idées reçues, pour pouvoir échanger et diffuser des idées constructives, nouer des liens entre-nous, que la pensée dominante essaye de diviser entre public/privé, patron/employé, pseudo réformateur/immobiliste, etc. C’est là que l’on peut se rencontrer, bâtir des projets et se regrouper pour lutter contre cette « marchandisation » de tout et de tous au profit de quelques privilégiés…

Je regrette de ne pas m’être mieux exprimé. J’ai bafouillé des trucs avec MEDEF, syndicats, inspecteur de travail, Gérard Filoche etc. j’ai perdu mon souffle comme happé par un vide, perdu le fil de ma pensée… Je ne suis pas toujours aussi nul en public, mais je voulais vraiment interpeller le public sur ces points…

Ce n’est pas grave. Je passe sans doute pour un énervé, voire un frustré. Je suis en tout cas convaincu qu’il y a une véritable urgence, car il est certain qu’avec la façon dont notre pays évolue, les personnes qui sont montrées dans ce film vont rapidement mourir, au sens propre du terme.

Enfin, je voulais insister sur le fait qu’il est sans doute urgent, non pas seulement de s’intéresser aux problèmes, mais d’agir, car la « représentation nationale » que nous avons aujourd’hui est le produit de notre coupable négligence et de la confiscation du débat politique par des partis comme le P.S. ou son pendant l’U.M.P. orchestré par des médias serviles. On a aussi le système que l’on mérite. Je voudrais bien, pour ma part, que le réalisme de gauche ne bascule pas soit du côté « blairisme » soit du côté « guerre patronat syndicat »… Il y beaucoup de solutions justes et efficaces pour recadrer et développer l’entreprise dans un monde social et réellement égalitaire et « à gauche », et ça passe par des moyens simples que je n’entends nulle part. Pourquoi ?

À la fin, en disant cela, j’ai eu à subir le regard méprisant et la petite pique cynique de celui qui, apparemment, était le gérant de la salle, quand j’ai fait remarquer qu’il était normal que l’on se méfie de partis traditionnels comme le P.S. dominant à gauche quand, à l’exemple de Montpellier, pendant de très longues années, les gens de gauche n’avaient eu droit qu’à Georges Frêche comme candidat incontournable.

Bon, ceci dit, il faut absolument aller le voir :

« Ils ne mourraient pas tous, mais tous étaient frappés », de Sophie Bruneau et Marc-Antoine Roudil.

* Bon je n’en prends pas, mais ce n’est pas pour autant que je considère que les autres ne doivent pas en avoir le plus possible.